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Articles et Entretiens

Interview de E. de Montety parue dans la revue Le temps de l'Eglise en 1992

Il paraît que la dernière fois que vous avez rencontré le Pape, celui-ci vous a demandé : "Alors Père, et la métaphysique ?" Que lui avez-vous répondu ?

J’ai connu Jean-Paul II quatre ans avant qu’il ne soit Pape, à un congrès thomiste à Naples. J’étais descendu dans le même hôtel que le Cardinal Wojtyla. Tous les matins, nous prenions notre petit déjeuner ensemble. Cela durait assez longtemps. Et avec le Saint-Père, on s’était accordé sur le fait que le philosophe d’aujourd’hui devait se poser la question : "Qu’est-ce que la personne de l’homme ?" Alors, quand le Saint-Père m’a posé cette question : "Où en est la métaphysique ?", c’est parce qu’il sait bien que la métaphysique ne s’enseigne plus, et il s’en inquiète parce qu’il sait que l’enseignement de l’anthropologie n’est pas suffisant. Il faut qu’il y ait une anthropologie ouverte à quelque chose qui dépasse l’homme qui est Dieu, le Créateur. De temps en temps le Pape me pose aussi la question : "Est-ce que vous avez un successeur ?".

Que lui répondez-vous ?

J’en forme (rires). Je n’ai pas créé la Communauté Saint-Jean pour avoir un successeur de métaphysique. Ce n’était pas le but. Il viendra par surcroît.

Aristote, Platon et Socrate étaient des professeurs. L’enseignement est-il un débouché naturel de la philosophie ?

Non sûrement pas. Cependant, le fait d’avoir des disciples par l’enseignement aide beaucoup parce qu’on risque toujours de rester trop livresque ou trop personnel dans sa propre méditation. Mais la philosophie reste finalisée par la recherche de la vérité et par la contemplation, or la contemplation n’a pas besoin d’être communiquée aux autres pour être une vraie contemplation. La communication est de l’ordre de la surabondance.
C’est vrai que la plupart du temps les philosophes ont été professeurs. Mais les premiers philosophes furent des sages ou des hommes d’Etat. Mais je crois qu’un philosophe est plus celui qui enseigne que celui qui écrit, parce que l’enseignement est une communication de la vérité, sans souci littéraire de faire une oeuvre d’art. Je crois que c’est cela que le philosophe ressent le plus : pouvoir communiquer à ceux qui sont ses amis ce qu’il recherche au plus intime de lui-même.

Quelle définition donneriez-vous du maître ?

Quand Jean-Paul II est venu à Fribourg, un étudiant n’a pas hésité à lui poser cette question : "Expliquez-nous pourquoi nous avons d’excellents professeurs mais nous n’avons que très peu de maîtres ?" et Jean-Paul II a répondu : "Au professeur on demande d’être compétent dans sa matière. Au maître on demande quelque chose de plus : aller jusqu’au bout de sa recherche et rejoindre la cause ultime ».

Le maître doit être un contemplatif de la vérité et pouvoir communiquer ce contact personnel qui donne à son enseignement un caractère beaucoup plus affectif, plus spirituel, plus personnel. Dans la connaissance d’aujourd’hui où la spécialisation est de plus en plus grande, un maître doit avoir un regard synthétique et pouvoir le transmettre selon un ordre, ce que le spécialiste ne peut pas faire. Il faut que le maître ait un regard synthétique de sagesse qui implique une contemplation et permette de tout ordonner.

Y a-t-il des critères objectifs pour le choix d’un maître ?

Un maître est celui qui peut nous apporter le plus, qui nous comprend et peut nous conduire plus loin, parce qu’il connaît, parce qu’il a déjà une longue expérience. C’est une qualité du maître d’être proche dans la mesure où il s’impose suffisamment et naturellement. Chercher à être respecté, ce n’est pas l’attitude du maître. Le maître porte un poids en lui qui permet le respect, naturellement.

Quelles personnes reconnaissez-vous pour vos maîtres ?

J’ai eu un maître dans ma vie, un dominicain, le père Dehau, qui était le frère de ma mère. Il était aveugle et je lui ai fait la lecture de six à quarante ans. Grâce à ce contact humain, je pouvais lui poser toutes les questions. Quand je lui ai dit que j’allais travailler sur Aristote (qu’on ne travaillait plus), il m’a tout de suite dit : "Très bien. Il faut y aller". C’est cela un maître, quelqu’un qui ne connaît pas forcément mais qui sait que c’est important. En philosophie, mon grand maître c’est Aristote. Il est le maître de ceux qui savent, comme dit Dante. Je l’ai toujours aimé et je continue à l’aimer ; je découvre toujours des choses à sa lecture.

Pour moi, Aristote et Platon sont des maîtres qui nous aident à penser, Socrate aussi d’une autre manière, parce qu’il n’a rien dit ; et aussi Plotin. La philosophie grecque nous fournit des maîtres parce qu’elle est à l’origine de notre philosophie européenne. Parmi les modernes, outre le père Dehau, il y a eu le père Chenu par exemple. Je ne le considère pas comme un maître au sens absolu, mais je l’ai beaucoup aimé.

Et Jacques Maritain ?

Pour beaucoup Maritain a été un maître. Pour ma part, je n’ai jamais tenu Maritain comme tel parce que je trouve qu’il n’analyse pas assez.

Vous êtes à la fois prêtre, théologien, philosophe. Quel état mettez-vous en premier ?

C’est, dans l’ordre, le prêtre et le philosophe. La philosophie donne une grande lucidité et une possibilité de contact avec les autres, avec le monde. Parce que, grâce à la philosophie, on peut contacter quelqu’un qui cherche, qui est enraciné dans une idéologie athée ; on peut lui rappeler ce que c’est que l’homme. Un jour à Fribourg, j’ai vu arriver deux jeunes allemandes qui m’ont dit : "Nous devons passer un examen avec vous sur le sujet : "Pour le philosophe, le problème de Dieu". Nous sommes athées mais nous avons suivi votre cours. Aussi, pour passer l’examen avec vous, faut-il nécessairement croire que Dieu existe ?". "Non, ai-je répondu. Je vous demande une seule chose, c’est d’être intelligente et de me montrer comment tel ou tel philosophe pose le problème de Dieu, ou le refuse." Quelques années plus tard, elles ont demandé à parler librement, non plus au professeur mais à l’homme. Elles m’ont alors dit : "On va aujourd’hui retourner en Allemagne. Nous cherchons s’il existe vraiment un Etre premier qui s’appelle Dieu, nous ne l’avons pas encore découvert, mais nous avons découvert que ce n’est pas commode du tout d’être athée".

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la philosophie de l’art ?

Le père Dehau. Il était très artiste, très musicien, et m’a encouragé dans cette voie. Quand je suis arrivé à Fribourg, il n’y avait pas de cours de philosophie de l’art, mais un cours d’esthétique qui réunissait un public, constitué davantage de vieilles dames que d’étudiants. J’ai voulu prendre ce sujet pour étudier l’activité de l’homme qui transforme l’univers, par le travail et par l’art.

Quelle idée vous faites-vous de l’art contemporain ? A-t-on perdu le sens du beau, en introduisant le laid ?

Le laid en art, c’est vieux, comme Baudelaire ! Il y a surtout aujourd’hui une conception plus subjectiviste de l’art, conséquence de la position philosophique de la subjectivité : on exprime ses émotions plus que dans l’art contemplatif. Dante dit que l’art est petite fille de Dieu, il achève l’oeuvre de la création. Tandis qu’il y a dans toute la perspective moderne un aspect de la négation, de la rupture, et c’est cet aspect qu’on veut exprimer en premier lieu. C’est la conséquence d’une vision du monde et de l’homme. Alors il y a des choses belles, mais il n’y a pas de grand chef-d’oeuvre parce qu’on reste dans quelque chose de très individuel sans atteindre à ce qui est universel. Quelqu’un qui est brisé par la souffrance, ça peut être très grand et très beau et pourtant ça restera très individuel et moins communicable que ce qu’on appelle le beau, l’harmonie, la proportion.

L’art est-il un recours quand la foi disparaît ?

L’art a été le premier cri de l’homme et il sera le dernier. Quand l’homme n’est plus religieux, il est errant, il ne sait plus d’où il vient, et il ne sait plus où il va. Et l’art exprime cette cassure et cette errance. Il y a des ébauches d’art dans notre monde qui appelle. Mais des oeuvres parfaites...

Pourtant j’aime beaucoup certaines choses de la peinture de ce siècle. C’est dans ce domaine qu’il y a eu les choses les plus nouvelles, de Manet à Rouault.

De tout ce que vous avez fait, vos livres, vos cours, la Communauté Saint-Jean, qu’est-ce qui vous tient le plus à coeur ?

Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour les étudiants, je ne l’ai pas fait comme une oeuvre. Je suis plus un prédicateur qu’un écrivain. Il est plus important de former des esprits et des coeurs que de faire des livres. Depuis dix ans je n’ai plus une minute à moi pour écrire, parce que je suis pris par mon enseignement philosophique et théologique à la Communauté. Cela ne me coûte pas du tout. Je ne me sens pas attelé à une oeuvre.

Trois grandes figures dominent dans votre vie, saint Thomas, saint Jean, saint Dominique...

Il y a aussi la Vierge Marie ! et saint Jean de la Croix, la petite Thérèse, et Catherine de Sienne. J’ai comme ça des amis auxquels je reviens dans la mesure où je n’ai plus le temps de lire. Je vis de mes vieux amis. Ce sont ceux avec lesquels j’ai le plus vécu. Aujourd’hui, je vis de plus en plus avec saint Jean qui est l’apôtre qui aime Jésus et qui nous fait l’aimer. C’est un grand sommet. Saint Jean, c’est l’aigle. Saint Dominique, c’est à cause de mon vieil oncle le père Dehau. Si je suis dominicain, c’est à cause de lui. Si je m’appelle Marie-Dominique — je m’appelais Henri —, c’est parce qu’on m’a donné ce prénom en me demandant si j’étais content de l’avoir. J’ai répondu que je ne pouvais en avoir de plus beau.

Thomas d’Aquin je l’aime parce qu’il est solide, et j’aime les choses dures qui tiennent, les choses qui éveillent. On peut y revenir indéfiniment. Mais ce n’est pas à cause de son intelligence que saint Thomas est devenu un saint, c’est à cause de son amour pour le Christ qui a fait de lui un serviteur. Le grand service de saint Thomas, c’est sa théologie. Il y a deux grands services que j’aime à mettre en parallèle : le service de la maternité et le service du théologien, du philosophe qui offre son intelligence à Jésus. Saint Thomas est serviteur du Christ en lui offrant son intelligence. Et puis il y a saint Jean ! Quand saint Thomas veut caractériser pourquoi Jésus aime Jean plus que Pierre (à Jean il confie Marie, alors qu’à Pierre il confie l’Eglise), il sait bien qu’on ne peut pas donner de raisons et pourtant il en donne trois : la perspicacité de l’intelligence de Jean, (il ajoute : un maître aime toujours mieux les étudiants intelligents), la pureté du coeur et la jeunesse.

Ces trois raisons, ce sont les trois vertus théologales : la perspicacité de l’intelligence au service de la foi, la pureté du coeur au service de l’amour et la jeunesse au service de l’espérance. L’espérance maintient jeune parce qu’elle maintient dans le désir. On est jeune dans la mesure où l’on désire, tandis qu’on vieillit quand on est replié sur le passé.

Vous fêtez bientôt vos quatre-vingts ans, avez-vous des projets pour les quatre-vingts ans à venir ?

Aucun. J’ai compris depuis longtemps que Dieu nous demandait une attente constante à sa volonté. Mon souhait est d’être docile à la volonté de Dieu.

(Propos recueillis par Etienne de Montety dans Le temps de l'église n°3, novembre 1992)

 

Article de Marcel Neusch - La Croix du 28 août 2006

Le fondateur de la Communauté Saint-Jean est mort samedi à Saint-Jodard (Loire), à l'âge de 93 ans.

On l'a soupçonné d'être traditionaliste ou, pire, intégriste, lié à Mgr Lefebvre. Mais Marie-Dominique Philippe était d'un autre bord. Il aimait la tradition, ce qui était synonyme pour lui de fidélité à l'église. Ce n'était pas un nostalgique. Entré chez les dominicains en 1930, il a voué toute sa vie au renouveau de l'église, avec foi et intelligence. Imprégné de culture thomiste, il était étranger aux idéologies.

Né le 8 septembre 1912 à Cysoing (Nord), huitième des douze enfants, sa voie semblait tracée d'avance : trois de ses soeurs étaient religieuses, et deux frères déjà dominicains, le P. Thomas (à l'origine de la communauté de l'Arche avec Jean Vanier) et le P. Réginald, sans compter un oncle, le P. Dehau, à l'influence décisive. Quand, après des études de mathématiques, il se décide pour la vie religieuse, il suit leurs traces.

Trois noms résument son itinéraire : "Aristote a été un guide, saint Thomas un maître et un ami, saint Jean est celui qui nous apprend à aimer Jésus." étudiant, il se passionne pour le philosophe grec dont il fera l'objet de ses cours, au Saulchoir (Belgique), puis à l'université de Fribourg de 1945 à 1982. Ce qui l'intéressait chez Aristote, c'était le contact avec la réalité, sa liberté dans la quête de la vérité. à Fribourg, où il enseigne aussi la théologie, sa référence est Thomas d'Aquin, le chercheur de Dieu. En passant d'Aristote à Thomas, on change de vitesse et de grandeur : l'un est serviteur des hommes, l'autre de la Parole de Dieu. Le P. Philippe ne vivra jamais ce partage comme un conflit : la sagesse supérieure qui provient de la foi ne saurait entrer en conflit, pour lui, avec la sagesse humaine.

Philosophe, théologien, Marie-Dominique Philippe était aussi un mystique, sa préférence allant ici à saint Jean, avec l'amour pour vocation : "Demeurer auprès de l'Agneau, être avec lui, auprès de lui, être le plus proche possible de lui, voilà ce qu'il y a de plus radical dans la vocation chrétienne. "Cette dimension mystique n'était pas l'aspect le moins étrange de sa personnalité.

En 1978, Marie-Dominique Philippe devient, à son corps défendant, fondateur de communauté religieuse : "Je n'y avais jamais pensé, car ma mission était d'être philosophe. Ce sont des étudiants français de Fribourg qui m'ont supplié de m'occuper d'eux. J'ai dit : "Vous aider du point de vue spirituel, très bien ; mais je n'ai pas mission pour faire quelque chose d'autre". Pris dans l'engrenage, il songe à les orienter vers les dominicains, sans succès : leur noviciat venait de fermer et le provincial était réservé à l'idée d'accueillir un groupe déjà constitué.

C'est à Rimont (Saône-et-Loire) que la nouvelle congrégation établira son haut lieu de formation et se déploiera en plusieurs congrégations et à travers tous les continents, non sans provoquer bien des débats (lire encadré). Peu à peu, cette fondation s'identifia avec le nom de Marie-Dominique Philippe. Or, celui-ci a toujours souligné le rôle primordial de Marthe Robin : il rencontrait fréquemment la stigmatisée de Châteauneuf-de-Galaure, en particulier lors de retraites prêchées aux Foyers de charité. "Vous devez écouter l'appel de ces étudiants, lui avait-elle dit, c'est Jésus qui vous le demande." Et de préciser : "Elle m'a dit : "C'est du Saint-Esprit, vous devez le faire."Elle ne me disait pas comment ! Le "comment" revenait à l'église - et le "comment" est aussi l'affaire de notre prudence." Confiant dans cette sagesse de la croix, dont rayonnait Marthe Robin, il se jette à l'eau, rédige pour cette fondation une Règle de vie, lui donne son nom de baptême : la Communauté Saint-Jean. Il en sera jusqu'à la fin l'inspirateur spirituel, malgré les distances que l'église lui demandera de prendre.

Fondateur malgré lui, il resta dominicain malgré tout. Alors que ses frères revêtent un habit gris (d'où leur surnom de "petits gris"), lui garda l'habit blanc des prêcheurs. Il n'aura fait rien d'autre, disait-il, que ce que quantité de dominicains ont fait : "Aider une nouvelle petite famille religieuse, comme un frère aîné." Le secret de sa vie ? On pourrait reprendre à son sujet ce qu'il disait de Marthe Robin : "Il n'y avait pas de cloisons - un tiroir pour le spirituel et un tiroir pour le temporel. Non ! Tout était plongé dans le mystère de Dieu. Si Dieu nous demande de faire telle chose, ou telle autre, on le fait !"

Marcel Neusch

 

Article de Marie-Noëlle Tranchant - Le Monde des religions - mars-avril 2007

Philosophe, théologien et mystique, le fondateur de la Communauté Saint-Jean (les « petits-gris ») avait la faculté d’ouvrir les cœurs.

Marie-Dominique Philippe venait de fêter ses soixante-dix ans de sacerdoce lorsqu’il a quitté ce monde, à 94 ans, le 26 août 2006. Ce grand dominicain laisse une œuvre considérable, non seulement dans le domaine de la pensée philosophique et théologique, mais aussi dans l’ordre de la fécondité spirituelle, puisque, comme fondateur d’ordre, il a donné naissance en 1975 à une nouvelle famille religieuse aujourd’hui nombreuse, la Communauté Saint-Jean. Philosophe, théologien, mystique, le père Marie-Dominique Philippe est l’homme des « trois sagesses » , qui lient connaissance et amour. Il y avait en lui à la fois la curiosité et l’exigence de l’intellectuel, la ferveur du croyant et quelque chose de bienveillant qui ouvrait les cœurs.

Il est né le 8 septembre 1912 à Cysoing (Nord), huitième d’une famille de douze enfants. Son itinéraire est celui d’un chrétien de souche, si bien enraciné dans la foi de ses pères qu’on pourrait le dire conditionné, mot qu’il balayait d’un sourire : à 18 ans, âge où il a choisi d’entrer au noviciat, à Amiens, on a plutôt tendance à fuir les voies trop fréquentées ou toutes tracées, observait-il avec humour. Et il y avait déjà plusieurs vocations religieuses parmi ses frères et sœurs, sans compter son oncle dominicain, le père Pierre-Thomas Dehau, artiste, mystique, ami des Maritain et de Stanislas Fumet, qui l’a beaucoup marqué. La vie religieuse n’attirait pas particulièrement ce passionné de mathématiques, seule l’a décidé la certitude qu’il devait « suivre l’Agneau partout où il va », une expression qui sera au cœur de ses prédications.

Ses années de formation ont lieu au Saulchoir de Kain, en Belgique, où il rencontre notamment le père Chenu, qu’il respecte sans partager son modernisme théologique. Ordonné prêtre en 1936, il commence à enseigner la philosophie en 1939, puis, en 1945, se voit confier une chaire de philosophie à l’Université de Fribourg, en Suisse. Il l’occupera jusqu’en 1982, tout en publiant une trentaine d’ouvrages de philosophie et de théologie, et en donnant de nombreuses conférences tant à des chefs d’entreprise qu’à des artistes, des psychanalystes, des communautés religieuses.

En 1975, cinq étudiants français de Fribourg désireux de se consacrer au Christ demandent au père Marie-Do, comme on l’appelle affectueusement, d’être leur père spirituel. Le conseil de la mystique Marthe Robin sera décisif pour entraîner le dominicain, qui ne se jugeait pas mandaté, à fonder une congrégation nouvelle. Elle sera placée sous le patronage de saint Jean, dont l’évangile est le sommet de la contemplation mystique. La Communauté Saint-Jean (dite des « petits gris » en référence à la couleur de l’habit de ses religieux) se caractérise par une formation philosophique poussée, l’accent mis sur la liturgie, la vie contemplative et le service apostolique, qui va du ministère paroissial à l’évangélisation des jeunes. Elle a connu depuis près de trente ans un essor remarquable malgré des critiques et des remises en cause portant sur le recrutement, la formation et le mode de fonctionnement. Elle compte aujourd’hui plus de 500 religieux et 400 religieuses dans une vingtaine de pays, sans compter les oblats laïcs.

Aristote, saint Thomas d’Aquin et saint Jean sont les trois maîtres de sagesse du père Marie-Do. Pour compléter la constellation, il faut y ajouter ces deux « grandes amitiés » : avec Marthe Robin, rencontrée en 1946, infirme mystique, inspiratrice des Foyers de Charité ; avec Jean Paul II, qui partageait son souci de l’intelligence de la foi, et de la connaissance philosophique.

Pour l’un comme pour l’autre, la philosophie est la première aventure de l’esprit humain en quête de vérité, la base de la formation de la personne et le domaine où l’on peut dialoguer en profondeur avec les non-croyants. « Sans la philosophie, on tombe très vite dans le fidéisme, affirmait-il. Paul VI avait dit que le plus grand danger pour l’Eglise était le fidéisme. »

Philosophe de la réalité, le père Marie-Do a développé une philosophie fondée sur l’expérience. S’il a remis à l’honneur la métaphysique, c’est qu’il considère que la question de l’être et celle d’un Être transcendant sont un domaine naturel de la philosophie, qui était alors dédaigné. Il s’est particulièrement attaché à deux grandes expériences de la personne humaine : le travail, parce que « le thomisme ne l’avait guère étudié, et qu’il n’y avait pas grand-chose en face de la praxis marxiste » et l’amitié. 

Sa réflexion sur l’activité artistique, qui s’intègre à une philosophie du travail, est sans doute sa contribution la plus originale à la pensée contemporaine. L’auteur de Philosophie de l’art a un sens profond de la singularité de l’artiste, de sa manière propre d’atteindre le réel et de « compléter l’univers ». Il a aussi apporté une critique éclairante de notre époque en montrant qu’elle se caractérisait par « le primat de l’artistique », au sens large de la faculté de transformer la matière. Mais s’il ne vient pas d’une source vitale, d’une authentique expérience humaine, l’art devient pure virtuosité. L’efficacité de la technique l’emporte sur la fécondité de la vie. C’est vrai aussi de la science, si elle est privée d’un regard de sagesse. Les grands débats de la bioéthique, plus actuels que jamais, mettent en évidence la tentation contemporaine de façonner l’être humain « de manière artistique », selon un désir subjectif.

Marie-Dominique Philippe insistait aussi sur la gratuité des rencontres (il appréciait chez Sartre sa recherche de la gratuité). À la suite des Anciens, il a constamment médité sur l’amitié et l’amour, laphilia grecque. Et il ne s’agit pas seulement d’une relation élective de personne à personne, mais d’une attitude philosophique foncière : une bienveillance initiale qui rend accueillant au réel. Il faut en revenir à la réalité, car c’est le sol où s’enracine « la grande expérience de ce qui n’est pas moi », la rencontre gratuite de l’autre « seule capable de maintenir une éthique ».

Comme théologien, le père Marie-Dominique a particulièrement médité sur l’unité du Corps mystique et sur la Vierge Marie, « chef-d’œuvre de la miséricorde du Père ». Avec cette intuition mystique que l’Évangile selon saint Jean nous introduit au cœur de la contemplation de Marie, modèle de la contemplation chrétienne.

Ainsi, c’est toute la personne humaine qui s’harmonise, en suivant ce mouvement ascendant des « trois sagesses » – philosophique, théologique et mystique. Chacune a son ordre et sa finalité propres, qu’il faut respecter. Serviteur de la vérité, le père Marie-Do voulait que la raison fasse tout le chemin possible de la raison.

Marie-Noëlle Tranchant